Arts plastiques avec les 12-13 ans – «2/2 Narrations»

Comme promis, voici la deuxième partie de l’article sur ma pratique d’enseignant en arts plastiques avec les 12-13 ans.

Je ne reviendrai pas sur le contexte, pour cela je vous renvoie à l’introduction de la première partie Arts plastiques avec les 12-13 ans – 1/2 Créativité et expression.

Dans cette introduction, j’évoque déjà « art » et « fiction » comme étant quasi synonymes. « Quoi de mieux qu’une histoire pour fédérer les attentions? Qui n’aime pas les histoires? Qui n’a pas besoin d’histoire pour se retrouver ou se raconter? »

L’homme est un faiseur d’histoire. Je dirais même plus (et je ne suis pas le seul) que l’homme est un animal qui se raconte des histoires et qui en fait grand cas. Notre humanité ne tient que sur des histoires, pour le meilleur et pour le pire.

Ceci éclairera peut-être le choix de la citation de Gianni Rodari, grand faiseur et défaiseur d’histoires devant l’éternel, en guise de préambule. Pourquoi donc citer « la parole » dans un article traitant de « l’image »? Parce qu’image et parole font partie intégrante de notre langage. Et qui maîtrise le langage, maîtrise l’histoire1 : notre propre histoire et celle que l’on essaie de nous raconter.

Et donc faisons …et défaisons des histoires.

Les défis histoires

Pour les défis histoires, j’aime attendre que l’année soit avancée, voir qu’elle se termine. Il est bon qu’une certaine confiance existe. Car si toutes les histoires sont bonnes à raconter, il ne faut peut-être pas les raconter à n’importe qui, n’importe comment.

De plus, là encore, l’évaluation est facultative. Que l’enfant ait envie de raconter, c’est certain. Si vous y ajoutez une évaluation, cela le sera beaucoup moins. Comme pour le « Défi dessin à la demande » la participation est facultative. Si évaluation il y a, elle ne peut qu’ajouter des points à la moyenne.

L’accroche de l’exercice est formelle. Je montre comment et à quel point il est facile de fabriquer un objet livre.

Pour cela, il suffit d’une feuille A3, d’une paire de ciseaux et d’un accessoire un peu plus spécifique, mais tout aussi abordable : une agrafeuse à long bras.

Comme vous pouvez le voir, il est facile de fabriquer un livret de quatre pages A5 avec une feuille A3. Vous pouvez même proposer le choix entre « portrait » et « paysage » .

Je propose de faire l’opération avec une feuille de brouillon offerte et/ou avec une feuille de dessin fournie par l’élève.

Le simple fait de fabriquer ce blanco 2 stimule une bonne moitié de la classe. Cette première moitié sait ce qu’elle a envie de raconter et commence à imaginer le comment. Il y a même des « gourmandes/gourmands » qui envisagent la possibilité de demander un livre de 16, voire de 24 pages…

Pour la moitié restante, qui « Je ne sais pas quoi raconter, Monsieur », ça se corse… mais pas tant que ça.

Plusieurs possibilités s’offrent à vous.

Sachez qu’un petit passage par la superbe Gramàtica de la Fantasia3 de Gianni Rodari est un plus. Superbement écrite, agréable et drôle à lire, vous y apprendrez au moins une chose, c’est que 1 + 1 = 3. Il suffit en effet de faire se rencontrer deux éléments dans des conditions adéquates pour qu’un début d’histoire apparaisse : ce que Rodari nomme un « binôme imaginatif ».

Basés sur ce principe, il existe de nombreux outils pour stimuler l’imagination : méli-mélo, tarot des contes, dès à jouer des histoires, etc. Il ne faut pas grand-chose pour démarrer la machine. Vous trouverez en bibliothèque4 et sur le marché un nombre incalculable de générateurs de « binôme imaginatif » : à vous de les trouver, les fabriquer, les adapter, etc.

Et avec ça… finit la page blanche.

J’oubliais encore trois petites choses.

J’oubliais qu’avant tout cela, je présente aux élèves ce que j’estime être le B, A « BA » du livre illustré : « Petit Bleu et petit Jaune » de Leo Lionni. Et oui… n’oubliez pas que certains de vos élèves détestent dessiner. S’ils se sentent un peu plus à l’aise à présent, ils n’aiment pas forcément ça… même après un an de vos bons et loyaux services.

« Petit bleu et petit jaune », ça ne met pas la pression. Et si vous avez sous la main une reproduction du « Petit chaperon rouge » de Warja Lavater, ça ne peut être que plus classieux. N’oubliez pas… tout le monde n’aime pas dessiner, mais tout le monde aime les histoires.

En deuxième lieu, je mentionne qu’ils peuvent écrire, voir beaucoup écrire et peu dessiner. Et oui, art plastique et écriture: même combat. Ce n’est pas parce que vous êtes enseignant d’art plastique que vous êtes analphabète… À ceux qui douteraient du bien-fondé de cette transversalité, je ne peux que conseiller la lecture des logogrammes de Christian Dotremont.

Pour terminer, il peut être bon de rappeler aux élèves que s’ils veulent régler des comptes avec leurs camarades au travers de leurs histoires, ils doivent le faire en changeant les noms de leurs personnages.

Il ne me reste plus qu’à vous présenter une sélection… toujours très difficile à faire… de trois « Défis histoires ».

Le Kamishibaï « Toute une histoire »

L’exercice/projet « Toute une histoire » est une toute autre aventure que j’ai eu le plaisir de mener par deux fois. Il sera ici plus spécifiquement question de l’aventure 2021-2022.

Une tout autre aventure, car au contraire du « défi histoire » de fortes contraintes sont au centre de l’apprentissage. Il s’agira pour tout le monde de sortir de sa zone de confort.

C’est le dernier exercice/projet de l’année avec la classe de 2e « Activité complémentaire art ». Le principe de l’exercice est simple (et ce sera la seule chose qui le sera) : sur une période de 10 semaines et en plus ou moins 18 heures de cours, écrire collectivement une seule histoire, puis réaliser sur base de cette histoire et présenter en public un Kamishibaï5. Son titre par défaut est « Toute une histoire ».

La première difficulté sera de présenter le Kamishibaï comme un médium « stylé » (digne de l’intérêt d’adolescents ou pour le dire autrement, ce n’est pas un truc de gamin). Là encore, je vous renvoie vers la charmante équipe du CLJBxl. Ils ont une collection de Kamishibaï pour tous les âges… dont un que je n’ai pas osé montrer aux élèves tant son propos sur la guerre et les migrations était sombre.

L’histoire

Deuxième difficulté… écrire une histoire avec ±14 élèves. Je pense qu’il me faudrait encore une ou deux expériences du même type pour que cette étape d’écriture se déroule de façon plus fluide. Ce n’est pas forcément le nombre d’élèves qui fait frein: mon amie Marie Auquier peut écrire des histoires avec ± 150 élèves6. C’est une question de contexte. Il est important de porter l’attention, et ce dès le début de l’année, à la présentation et à la préparation de ce travail commun, et cela passe par la mise en place d’un esprit d’équipe.

Je vous renvoie au premier article en ce qui concerne les spécificités administratives de l’option « 2e année Activité complémentaire Art ». Selon les années et malgré la notion de choix d’option, les motivations et les compétences du groupe classe ne sont pas homogènes. De plus, ce groupe est issu d’au moins deux classes différentes. J’ai été surpris lors de la partie écriture de l’exercice (donc en fin d’année) de constater que des élèves ne connaissaient pas leur prénom mutuel… Difficile de partager la construction d’une histoire avec quelqu’un que l’on ne connaît pas. S’ajoute à cela les difficultés qu’ils éprouvent à imaginer qu’il est possible d’écrire une histoire à plusieurs, sans parler de la pertinence de prendre du temps à cela dans la cadre d’un cours d’art plastique. Si pour moi la réponse est évidente, il s’agira de la faire partager avant de commencer une nouvelle aventure.

Il m’a donc fallu surétayer (faire par moi-même), si ce n’est l’écriture de l’histoire même, mais celle de sa fin (par la proposition d’un choix multiple) et celle du découpage. Cela prenait trop de temps, la fin de l’année scolaire approchait… et ils voulaient « dessiner ».

Cela dit, si l’équipe n’existait pas lors de l’écriture, elle s’est progressivement constituée lors de l’étape de mise en image.

La mise en image

Là encore, le travail collectif a été mis en avant, s’éloignant par là même de la notion d’individu créateur. C’est une finalité importante de l’exercice que d’arriver à un objet artistique résultat d’un travail commun.

En dehors de vouloir présenter une réalité du travail artistique, qui se réalise très souvent en collaboration, il s’agit pour moi de mettre les élèves en situation de défendre et faire des choix collectifs dans une structure qui a priori (en dehors de ma présence) n’est pas hiérarchisée. Là, plus question de « surétayage » : il s’agit de lâcher la bride.

Lâcher prise

Revenons sur le cadre de ce lâcher-prise.

14 élèves. Lors de la création de l’histoire, j’ai proposé à chacun des élèves de choisir un personnage. Au fur et à mesure de l’écriture, sur les 13 personnages choisis (une élève était absente le jour du choix), trois sont devenus des personnages principaux. Pour préparer la réalisation imagée, chacun devait réaliser plusieurs images de référence de son personnage, susceptibles d’être reproduites/interprétées par un autre élève. L’élève absente a choisi de prendre en charge le décor principal : le château.

L’histoire a été découpée en 14 images/scènes, car elle s’y prêtait bien.

Les 14 élèves ont été savamment répartis en trois groupes. Chaque groupe reçoit respectivement le découpage des 5 images du début, des 4 images du milieu et des 5 images de la fin de l’histoire.

Par savamment répartis, j’entends ne pas mettre ensemble dans un même groupe ceux qui se connaissent le mieux, ceux qui s’apprécient le plus et ceux qui ont la plus grande maîtrise en dessin de représentation.

Je désigne les groupes et la partie de l’histoire qui leur est attribuée : aux membres du groupe de se répartir entre eux les images.

À partir de là, ce sont eux qui prennent les décisions. À vous le rôle de facilitateur (en utilisant ce néologisme, je ne peux m’empêcher de penser à un déguisement de burette d’huile), ce que tout professeur devrait faire plus souvent… prendre le moins de place possible.

Les choses se mettent en place. Les élèves comprennent l’utilité d’avoir créé des modèles, d’entrer en relation pour obtenir des informations sur la couleur ou la cohérence d’une image, etc. Bref, ils communiquent, échangent et envisagent l’objet commun. C’est gagné.

Il reste un peu de sale boulot… faire respecter le délai imparti. Bon… quasi toute la classe était en retard le jour de la remise (« Quelle remise Monsieur? ») Et oui… n’oubliez pas que vous êtes matière non-certificative à la veille d’un examen qui malheureusement met leur avenir scolaire grandement en jeu… N’y voyez rien de personnel.

Ils ont été adorables. Après être sorti gentiment de mes gonds pour bien leur faire comprendre la nécessité d’avoir ces images en temps et heure de façon à permettre les étapes de fabrication du Kamishibaï afin de faire une répétition avant les représentations… j’ai reçu toutes les images le jour même avant 18h.

Le résultat est ci-dessous.

Bon… Il nous a manqué quelques séances de travail pour peaufiner des détails, la mise en couleur, etc. mais rien d’essentiel. L’histoire fonctionne.

Elles et ils ont pu présenter le Kamishibaï à leur classe respective, dans l’écoute et le respect, et à la satisfaction générale.

Le travail est à ce jour visible et consultable à la bibliothèque de l’école où il est classé et répertorié. En espérant que cette aventure laissera une trace tout aussi durable et positive dans leur esprit.

Encore merci à Clotilde, Joséphine, Amina, Audray, Vy-Anh, Diana, Shauna, Aurianne, Yassine, Sonia, Safaa, Magda, Wiktoria, Marie-Gloria, Hanane, Jakub, Vera, ainsi qu’à tous les élèves de 1re et 2e année en activité artistique des promotions 2020-2021 et 2021-2022 pour leur travail et leur patience. Ce fut un plaisir et un honneur.

Au plaisir de vous retrouver, dans une classe, un atelier, une formation, un article ou au coin d’une rue.

Bonjour chez vous,

Pascal Popesco

  1. Pour qui en douterait encore, je conseille la vision certes un peu longuette de la première conférence gesticulée de Franck Lepage: Inculture(s) 1 . Vous y apprendrez par exemple comment le terme de personne « exploitée » a disparu du vocabulaire courant et a été progressivement remplacé par le terme de personne « défavorisée »… Vous percevez la nuance : d’un côté une personne qui se fait avoir sciemment par un tiers, dans le second cas… c’est une question de chance. À bon entendeur…
  2. Comme son nom l’indique presque, il s’agit d’un livre blanc (sans aucune impression) que l’imprimeur peut fabriquer à la demande du graphiste/éditeur, sur base du papier d’impression désiré et avec la reliure désirée. Il permet à ces derniers de se rendre compte de la prise en main/sensualité de l’objet livre à imprimer.
  3. La traduction française existe aux superbes éditions Rue du Monde, « La grammaire de l’imagination » de Gianni Rodari.
  4. Je vous propose si ce n’est déjà fait de fréquenter régulièrement le Centre Littérature Jeunesse de Bruxelles (CLJBxl), une véritable mine de générateurs de binômes imaginatifs.
  5. Le Kamishibaï est une technique de conte/lecture illustré qui a pris son essor au Japon et a eu ses heures de gloire autour des années 1950. Le principe est de montrer, tout en la racontant, une histoire illustrée par un certain nombre d’images cartonnées que le conteur fait défiler dans un petit castelet appelé Butaï. De nos jours, il est très utilisé pour raconter des histoires aux jeunes enfants dans les bibliothèques et les écoles. Pour en savoir plus, voici un lien vers Wikipedia.
  6. Pour en savoir plus, je vous renvoie au livre Enfance, théâtre et philosophie : à la découverte du travail de Marie Auquier. Le contexte est un peu différent: la prouesse est impressionnante.